
J1 – Cosne sur Loire à Sully sur Loire
Cette fois, cap sur la Loire à vélo, le long des véloroutes EV3 et EV6, que nous avions empruntée il y a quelques années entre Mulhouse et Châlon. Un tronçon tout aussi agréable.
Arrivés hier à Cosne-sur-Loire, nous avons enfin détaché nos vélos du porte-vélo. Retrouvailles joyeuses à la gare avec nos amis mordus de vélo arrivés en train via Nevers. Troisième périple commun après la Véloscénie jusqu’au Mont-Saint-Michel en septembre 2024 et la Côte d’Azur en mai 2024.
Direction le canal latéral de la Loire jusqu’à Saint-Satur, juste en face du fleuve. Il faut honorer les terroirs traversés et fêter l’amitié. Donc rien de plus adapté qu’un vin local et sublime, le Sancerre blanc – Sauvignon – et rouge – Pinot noir. Avec un chèvre local tout aussi extraordinaire, le crottin de Chavignol.
Je renonce à goûter une autre spécialité du coin : la tête et la langue de veau.
Ce matin, montée vers Sancerre justement : la vue panoramique sur les vignobles et la Loire en contrebas est à couper le souffle. Puis après une première centrale nucléaire, en alternant halage le long du canal latéral et petites routes tranquilles, cap sur Belleville pour une pause café.
Dans l’après-midi, halte à Briare. Le pont-canal nous impressionne : 662 mètres d’élégance métallique au-dessus de la Loire, conçu en partie par Gustave Eiffel. Une véritable prouesse technique du XIXe siècle. À défaut d’un déjeuner (le lundi hors saison, tout est fermé), on se nourrit de perspectives.
La signalisation est parfaite, les panneaux omniprésents et la voie très souvent réservée aux cyclistes. Le ciel est gris, mais pas une goutte de pluie — on ne boude pas notre plaisir.
Pause cookie à Gien, ville pleine de charme. Impossible de l’évoquer sans parler de sa célèbre faïencerie, fondée en 1821 mais que nous ne visiterons pas. L’idée nous effleure de repartir avec un service complet en plus de quelques caisses de vin, mais nos sacoches (et nos mollets) nous rappellent à l’ordre.
Le vent souffle de face. Mon genou se réveille, et la batterie ne peut plus rester en mode éco. Disons que c’est un choix stratégique… ou une excuse toute trouvée.
Autour de Saint-Martin-sur-Ocre, un charmant château d’eau fleuri ponctue le paysage.
Nous atteignons enfin Sully-sur-Loire, après 92 kilomètres. Le château Renaissance est fermé, on le contemple donc de l’extérieur. Les douves, remplies d’une eau stagnante, verte et un peu croupie, contrastent avec les reflets bucoliques et miroitants de la Loire voisine.






























J2 – Sully à Beaugency par Orléans
Réveil tonique : pas d’eau chaude. Tant pis, pas de shampoing, c’est déjà bien raide comme ça.
Le vent froid s’est calmé. Les genoux grincent un peu moins : le droit pour Monsieur, le gauche pour Madame. Merci le cocktail ibuprofène, gel Voltarène, huile essentielle d’hélichryse… et une bonne nuit de sommeil.
Les batteries rechargées à bloc, on file presque en volant sur la piste. Plusieurs changements de ponts, une signalétique parfaite. L’air est rempli de chants d’oiseaux, d’effluves de sureau et de robiniers – il y en a partout – et de pollens, aussi.
Première vraie halte à Jargeau, après une série de micropauses photos : la Loire, le vert, les oiseaux… Et puis un cimetière des espèces disparues du Loiret. Passée la surprise, le projet mené par une association locale donne à réfléchir.
Un peu plus de cyclistes sur la route. À Orléans, devant l’extraordinaire cathédrale parée pour les fêtes johanniques en l’honneur de la libération de la ville par Jeanne d’Arc, nous croisons un couple de cyclistes lituaniens en route pour Compostelle.
Les vitraux de Notre-Dame Sainte-Croix sont saisissants. Je ne sais plus où poser les yeux dans cette nef.
À Châteauneuf-sur-Loire, arrêt devant la stèle du Chastaing sur le circuit Maurice Genevoix. Ses mots sur la Loire transpercent :
«Je l’aime pour la beauté dont elle comble mes yeux, pour les courbes molles de ses rives, pour les grèves ardentes que le soleil fait trembler, les grèves mauves à l’ombre des osiers, les grèves bleues sous le clair de lune, pour la vive fraîcheur des courants qui dansent sur les galets roux, pour le mystère glauque des mouilles, et pour les ablettes d’argent qui sautent près des bateaux-lavoirs.» Un livre à lire d’urgence.
On sent qu’ici, la Loire est plus qu’un fleuve : c’est un souvenir d’enfance, une langue silencieuse que seuls les poètes savent traduire. Un moment suspendu entre nature et mémoire.
À Meung-sur-Loire, nous longeons le château, en partie peint en rouge. Nous ne le visitons pas, mais son nom évoque aussitôt François Villon, poète bien plus ancien, du 15ème, qui y fut brièvement emprisonné.
La route continue. Elle vole. J’ai l’impression d’avoir des ailes. On se dépasse mutuellement.
En fin d’après-midi, arrivée à Beaugency, après 85 kilomètres de pistes délicieuses. Une douche chaude j’espère, un plat simple, probablement un vin de Loire, et ce bonheur tranquille d’avoir pédalé au grand air, ensemble, toute la journée
























J3 – Chambord, la Touraine et… Amboise !
Nous voilà en Touraine, à Amboise. Déjà, plus de 260 km parcourus depuis le départ.
Autant le dire : la première partie du trajet ce matin n’avait rien de follement pittoresque — des champs à perte de vue, des routes parfaites, une troisième centrale nucléaire crachotant de la vapeur, mais point le charme bucolique de la Touraine.
À vous de juger, selon les photos.
Bonne nouvelle : nos genoux ont retrouvé la pêche ! Peut-être les fleurs de robinier dont mon homme raffole. En revanche, petite forme pour notre camarade cycliste qui pédale comme un warrior malgré ses frissons.
Une matinée à pédaler. On fait une halte dans un lieu… démesuré.
À cinq kilomètres du château de Chambord, on aperçoit déjà son enceinte ! Traverser le parc boisé est un délice, nos vélos virevoltent entre les arbres. Et puis soudain, des tourelles, mille et une fenêtres, un escalier à double révolution. Je ne peux m’empêcher de me projeter dans 500 ans. L’âge de la bâtisse royale. Nos maisons respectives seront-elles encore debout dans cinq siècles ? Sans doute, non. Quelle qu’en soit la raison, Messieurs et Mesdames les architectes, prenez-en de la graine. En revanche, le budget d’entretien du château de François Ier doit donner le vertige.
Sur la pelouse, des cavalières de la Garde républicaine font galoper leurs magnifiques étalons. Un spectacle superbe, presque irréel.
Après Chambord, cap sur Blois, que nous contournons sans nous arrêter. Les paysages deviennent de plus en plus beaux après Chaumont.
Le département 37 brille par ses méandres, ses sublimes villages qui inspirerait n’importe quel peintre.
Presque sans pause, nous atteignons Amboise, sa vieille ville et son histoire. 88 kilomètres au compteur. Ce soir, pas la force d’aller admirer les œuvres de Léonard de Vinci au Clos Lucé… peut-être demain matin.
Demain, on quitte la Loire pour rejoindre Vendôme. Pourquoi ?
Parce que la région n’est pas très généreuse en gares, que le TGV n’est pas une option pour nos quatre vélos, que les prix des chambres au Mans sont scandaleuses en raison du Grand Prix Moto et que nous visons de toute façon Versailles, pour reprendre le train vers Cosne dimanche. Objectif donc : Chartres et sa gare de TER d’ici samedi.
D’ici là, peut-être habemus un nouveau pape — mais il ne sera sûrement pas aussi heureux que nous, savourant un Crémant d’Amboise 100 % chenin au pied du château.





















J4 – La Touraine, un député et des châteaux d’eau
Amboise – Vendôme : 90 km à travers champs, bosses et imprévus.
Bon, ça, c’est la version courte. Reprenons depuis le début.
Le périple continue… mais sans nos compagnons qui reprennent le train avec leurs montures. Une bactérie, visiblement très motivée, a décidé de jouer les trouble-fête : fièvre, douleurs, deux nuits blanches. Pas cool. Et bien sûr, elle a choisi son moment : un jour férié, pour corser l’affaire. Pause forcée, antibiotiques, et l’espoir de retrouvailles dans deux jours.
De notre côté, on pédale. Sublime Touraine avec ses habitations troglodytes.
Direction Montlouis-sur-Loire, en zigzaguant dans les hauteurs de la Loire. On espère faire une halte … jusqu’à ce qu’on tombe sur les commémorations officielles : foule dense, ambiance solennelle.
Partout d’ailleurs sur le trajet de la journée, les monuments sont fleuris, des gerbes déposées.
Un peu avant Tours, on bifurque vers Vouvray. Adieu la Loire et cap vers le Nord.
Changement de décor, ou presque : vignes, paysages très vallonnés. Heureusement, les batteries tiennent bon. Je m’oblige à pédaler en éco.
La coulée verte qui suit la Voie de Chartres, sur une dizaine de kilomètres, est une vraie parenthèse enchantée.
À Chançay, pause bienvenue : ravitaillement façon Touraine.
Un groupe chaleureux s’est rassemblé pour le déjeuner, certains arborent un myosotis en hommage à l’armistice. Et là, un monsieur cravaté entonne l’hymne à l’amour avec une voix de stentor.
On repart, le sourire aux lèvres, quand un autre homme bien mis nous aborde : costume soigné, démarche assurée, sourire maîtrisé. Il nous suggère de découvrir les pistes cyclables bretonnes pour un prochain périple. Échange poli, puis retour en selle.
Google confirme ce que son attitude laissait deviner : c’est bien un député. J’ai un pif pour ça.
Au bout de la coulée verte, on quitte la Voie de Chartres sans l’avoir prévu, et nous retrouvons au milieu de grandes étendues agricoles, des châteaux d’eau, quelques forêts et des villages anonymes. Long, monotone. Sauf nos discussions et nos arguments pour déterminer la route. Nos fessiers crient grâce.
Et puis, en fin d’après-midi, Vendôme. Ouf ! Belle surprise : jolie ville, belle lumière sur le Loir, et surtout, une chambre d’hôtes charmante, avec le souci du détail, bien plus accueillante que les hôtels des derniers jours.
Le soir, dîner au Moulin du Loir, sur fond de nouvelles papales en boucle. On découvre les vins du coin, dont le fameux pineau d’Aunis, aussi appelé chenin noir. Légèrement perlant, mais parfait.
Demain, direction Illiers-Combray, sur la Véloscénie. Proust y a séjourné… et on n’y retrouvera sans doute pas de madeleines ou les secondes perdues à chercher notre route, mais le plus vieux WC de France. (Cf. notre voyage vers le Mont Saint Michel. Et oui, il y a des choses qui marquent).
Moralité : entre un député, une chanson d’Édith Piaf et un pineau perlant, il n’y a qu’un coup de pédale.
























J5 – Vendôme – Illiers-Combray
Que m’évoque Léon ? Je vois où vous voulez en venir. Eh ben non. Tout d’abord…. Léonie ma nièce. Puis Leo diCaprio, puis le lion, le signe astrologique de mon homme. Le lion de Kessel et après un crochet mental par Rome que je n’ai jamais eu la chance de visiter, la tante Léonie de Proust et ses madeleines qu’elle achetait dans le restaurant où nous avons mangé ce soir. À Illiers Combray. La dernière étape officielle avant de rejoindre la capitale en partant de la gare de Chartres.
Demain soir, nous dormirons non loin de la Tour Eiffel, dans The quartier chic par excellence avant de reprendre le train pour Cosne. Nous et nos couches culottes dénoteront. Comme il y a un an lorsque nous nous avons posé devant les marches à Cannes.
Auparavant, je m’en vais vous conter la journée. Un bucolique trajet de 95 km entre Vendôme et Illiers Combray sur une voie partagée dans la verdure. Le Loir et ses méandres, des châteaux à taille humaine. Ou presque. Parfois une voiture, des cyclistes, des petites agglomérations : Coynes-sur-Loir, Châteaudun, un hameau nommé La Folie, un autre remarquable par ses toits en chaume, Vouvray sur Loir et sans les vignes, une statue de Pâques, un élevage de paons, puis Bonneval, le point 444,44 km – depuis le départ de Cosne sur Loire et un peu avant l’arrivée. Et enfin, Illiers Combray, la ville de tante Léonie.
Et non loin de notre hôtel, une vitrine de brocante avec un petit homme en chasuble blanche.
J’ai souri. Léon ou lion, après tout… je suis bien dehors, libre comme une lionne avec son lion.


J6 – Illiers-Combray à Paris via Chartres
Et voilà. C’est fait. Le parcours vélo s’achève à Paris, avec tout de même un petit saut en train entre Chartres et Versailles.
Partis d’Illiers-Combray, nous avons retrouvé la Véloscénie sur 32 kilomètres — un peu plus, le temps de retomber sur nos pattes… ou plutôt sur nos roues.
À Chartres, surprise : le 5e festival des Vieilles Pédales bat son plein. Quésako ? Des rencontres consacrées aux vélos anciens, avec animations et parcours à la clé. Ce sera pour une autre fois.
Après la visite de la splendide cathédrale, un bref échange s’improvise avec le porte-drapeau kazakh des JO 2024. Il reconnaît la veste des Jeux portée par mon homme — reconnaissance entre volontaires pairs. Puis direction la gare.
Notre train part voie 2. L’ascenseur censé nous faciliter la tâche est trop petit. Résultat : on se coltine nos montures dans les escaliers — deux sacoches de 5 kg chacune et des vélos de 25 à 27 kg. Pas rien. Heureusement, deux jeunes pleins d’énergie nous prêtent main-forte et, en quelques minutes, tout est réglé.
Dans le train, nous sommes les seuls à arborer le fameux ticket vélo à 1 €. Les emplacements, eux, sont loin d’être adaptés. Clairement, la SNCF a encore du chemin à faire. Mais au moins, on échappe à l’amende de 130 € pour absence de billet train — un sésame introuvable au fin fond du site TER Rémi Val de Loire et non pas sur le site de la SNCF classique où nous avons pris nos billets voyageurs.
Je repense aux TGV allemands, où embarquer un vélo ne pose aucun problème : billet vélo facile à réserver, emplacement prévu.
Arrivés à Versailles, nous reprenons la route, en partie à travers la forêt, puis retrouvons la Véloscénie qui nous guide dans la vallée de la Bièvre et sur la coulée verte.
Arrêt à Arcueil pour saluer petits-fils 1 et 2 et leurs parents, puis cap sur la Tour Eiffel.
À Passy, on n’a pas fière allure : deux cyclistes poussiéreux, chargés comme des mulets, mais heureux. On l’a fait. Les 500 km sont très largement dépassés.
Demain matin, aux aurores, retour en train. Direction Cosne, où la voiture nous attend sagement pour nous ramener dans le Sud. Avec une nuit dans la banlieue de Lyon.
Ce serait trop simple sinon.
Et le prochain périple ? Fin juin si tout va bien. Le tracé est encore flou, mais une chose est sûre : nos mollets ne sont pas près de prendre leur retraite.



















