Itinérance sur le GR 65 Compostelle de Moissac à Manciet

GR 65 – Compostelle de Moissac à Manciet

J0 : Bon camino

Il y a des départs qu’on prévoit, et d’autres qui s’imposent.

Il y a des chemins choisis, et ceux qui s’imposent à nous. Voici le mien en ce début de printemps.

Un jour en moins… ou un de plus. Tout dépend de ce qu’on appelle «chemin».

Mais reprenons depuis le début.

En avril 2024, je me suis lancée sur une voie secondaire de Compostelle : le chemin de Saint-Gilles, aussi appelé Régordane. En solo, avec mon chariot. 270 km du Puy à Arles.

Initialement j’avais plutôt le Stevenson en tête pour cette année. J’hésitais. La distance. Le Mont Lozère et ses températures négatives ou la neige.

Puis j’ai eu vent du projet Janabargh, un groupe qui marche chaque année pour la mémoire arménienne. Avant de partir pour l’Arménie, ils s’échauffent sur la Via Podiensis, entre Le Puy-en-Velay et Compostelle, tronçon par tronçon.

Cette année, leur départ était prévu depuis Lauzerte.

J’aurais dû les retrouver là hier soir, entamer la première étape Lauzerte–Moissac avec eux dès ce matin.

Mais la vie en a décidé autrement.

Cette semaine, Philippe, un ami, est décédé dans son sommeil. Un 1er avril. Son dernier poisson d’avril. 63 ans. Sans prévenir.

Changement de cap. Direction Paris. Pour lui dire adieu, samedi.

Mon « Saint-Jacques » a débuté différemment. Dès vendredi.

Par des larmes.

Et un long détour par Notre-Dame de Paris, où je suis arrivée en pleine vénération de la couronne d’épines.

Je n’en savais rien. Mais prier dans un lieu sacré avec des personnes de toutes cultures, même sans être baptisée, reste un moment suspendu.

J’ai prié pour Philippe. Pour ceux qui l’aiment. Pour ce vide qu’il laisse.

La mort nous ramène à notre propre fragilité.

Et à ce qui nous reste quand tout s’effondre : l’amour, la foi, la mémoire.

Dans cette cathédrale ressuscitée, en plein premier carême depuis six ans, l’émotion était palpable.

Et puis, le hasard – ou ce qui lui ressemble.

Philippe était originaire du Gers.

Mon itinéraire, entre Moissac et Mancierte, traverse justement le Tarn et le Gers.

Et ce matin, le fils de mon mari chez qui nous avons séjourné pendant ces deux jours, participe à la Fête de la Coquille Saint-Jacques à Montrouge avec son génialissime triporteur Goutzy.

Pourquoi les Saint-Jacques à Montrouge, en banlieue parisienne ? En l’honneur du balisage d’un autre Chemin de Compostelle, celui qui démarre à la Tour Saint-Jacques à Paris.

Quand les signes s’alignent, on ne peut que les accueillir.

Il y aura eu un détour. Des larmes. Et un départ différent.

Pas celui prévu. Un départ habité par la présence d’un absent. Avant de marcher 150 kilomètres sur le GR65.

Pour honorer l’instant. Chaque instant. Chaque pas, en mémoire de Philippe. Pour toi, Stefanie.

Ultreïa.


J1 : de Moissac à Auvillar

Moissac, donc. Petite ville nichée entre Agen et Toulouse-Matabiau.

Autour d’un verre d’hypocras et d’un mini concert de duduk, j’y ai retrouvé le groupe des quinze joyeux lurons de Janabarh – « le chemin », en arménien. Certains ont marché jusqu’en Arménie, en 2022, depuis la France. La traversée de la Turquie s’est faite en voiture – pour des raisons qu’on imagine aisément.

Bientôt 110 ans. Un 24 avril. Et tant d’autres après. Un million et demi. Un génocide longtemps tu, jamais reconnu par le pays qui a englouti une immense partie de l’Arménie.

Mais revenons à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne. La ville mérite qu’on s’y attarde. Son abbatiale romane et son cloître – peut-être le plus beau de France – sont à couper le souffle.

Il y a aussi la Via Podiensis qui la traverse, la gare (bien pratique pour arriver depuis Paris), et… son raisin. Pas celui qu’on vinifie, qu’on commente en termes de robe, de nez ou de jambe, et qui nous embarque dans des délires œnologiques parfois absurdes. Non. Ici, c’est le Chasselas de Moissac : un raisin de table, délicat, raffiné.

On finit par décoller de la ville après une visite du cloître, effectivement somptueux, et une session chantée de bénédiction dans l’abbatiale, courte mais intense. Le groupe s’éparpille doucement le long du canal latéral à la Garonne, avant de bifurquer vers les hauteurs. Même si ça ne grimpe pas longtemps, ça grimpe.

À Boudou, la vue sur la confluence entre la Garonne et le Tarn est grandiose.

Après 12 kilomètres, pause déjeuner au bord du canal. Notre maître ès sacs et en intendance, a tout prévu : concombres, céleri et tomates (pour ceux qui aiment – hihi, moi, ça ne passe toujours pas cru mais ), feta, pâté, rillettes et autres délices. Et, bien sûr, au choix : garmir guini ou spitak guini (rouge ou blanc).

Nous voilà prêts pour les neuf derniers kilomètres.

Le soleil se décide enfin à percer lorsque nous atteignons les hauteurs d’Auvillar – absolument splendide. Nous logeons au gîte «La petite graine».

Âmes aux pensées coquines, s’abstenir.


J2 : de Auvillar à Castet-Arrouy

Auvillar. Alta Villa. Le domaine élevé.

Un village splendide, classé parmi les plus beaux de France, accroché à flanc de colline au-dessus de la Garonne. C’était notre point de départ ce matin.

Autrefois, la vie battait son plein autour de la place des halles. Je vous parle d’un temps que les pèlerins d’aujourd’hui ne peuvent pas connaître. Avant même que le canal latéral à la Garonne ne voie le jour.

Du Moyen Âge jusqu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, Auvillar a connu un âge d’or de la faïence et de la céramique. Jusqu’à 300 potiers y exerçaient. Il n’en reste plus un seul.

La halle aux grains est spectaculaire. J’y apprends des mots anciens : champart, une redevance sur les récoltes, et méteil, ce mélange rustique de blé et de seigle.

Notre gîte était une bâtisse du XVe siècle, autrefois habitée par un marchand de vin. Hier soir, un piano a suffi à Mikaël pour faire valser les notes : Aznavour, Fugain, des airs tantôt arméniens, tantôt marseillais. Une soirée pleine de joie simple.

Et puis ce matin, on s’est remis en marche. Le soleil est au rendez-vous !

Nous sommes tous des pèlerins, d’une façon ou d’une autre.

Sur un chemin qui nous est propre.

Qu’on marche ou non, la vie nous met sur des trajectoires qu’on ne choisit pas toujours.

La petite graine — cf. le post d’hier, le nom de notre gîte à Auvillar— c’est celle semée sur notre route pour nous faire bifurquer, réfléchir, changer de regard. Compostelle ou pas, ce n’est jamais qu’un prétexte. Ce qui compte, c’est ce qui se passe en chemin.

Cheminer, ce n’est pas que marcher. C’est penser autrement. Ressentir autrement.

C’est laisser une idée, un souvenir, un paysage, faire son nid en nous.

C’est déplacer nos certitudes, ouvrir des fenêtres là où on avait posé des murs.

Aujourd’hui, 22 km de marche dans les jambes. Nous sommes entrés dans le Gers. Pause déjeuner à Flamarens.

Ce soir, nous dormons dans un gîte communal à Castet-Arrouy, perdu au cœur d’un hameau paisible. Et très prisé par la jet-set paraît-il. Une chambre de neuf pour les filles, les hommes à l’étage. Deux douches. C’est simple et efficace 😃.

Popote maison au programme. Je sens que la soirée sera belle.

Pas besoin de grand-chose, ici, pour que la fête s’invite. Une marmite, quelques rires, et l’envie d’être ensemble.


J3 : de Castet-Arrouy à La Romieu

Autour d’un verre de Floc, nous avons vécu une belle soirée ponctuée de sonorités de duduk et de quelques pas de danse, en l’honneur de nos deux hôtes qui gèrent le gîte communal, ainsi que d’une adorable famille avec quatre enfants (8, 11, 12 et 15 ans) ayant planté leurs tentes sur la pelouse à l’arrière.

Chacun porte son sac à dos, même le plus jeune de huit ans. De notre côté, nous profitons de la « version luxe » : hébergement en gîte, intendance pour nos sacs et une machine à laver disponible à chaque étape. Du moins, hier à Castet-Arrouy. Attendez la suite…

Revenons à la soirée : l’une des marcheuses arméniennes, sait animer et guider la troupe. Trois mouvements d’abord décomposés en photos, puis enchaînés, et la chorégraphie prend forme. L’histoire d’un arbre met en scène notre intendant dans le rôle dudit arbre, tandis que je m’efforce de m’intégrer à la danse, un peu raide et hésitante.

Clairement, pour moi, une carrière de danseuse attendra une autre vie.

Aujourd’hui, 30 km de marche. Les couches sautent l’une après l’autre. On transpire sous un soleil délicieux. À Lectoure, charmante ville qui doit son nom à la présence de nombreuses sources (et non à l’amour de la lecture, blague débile, mais j’adore), nous faisons une pause glace. Les meilleures de la ville, me dit une passante : praliné et caramel beurre salé, de quoi recharger les batteries.

C’est là aussi que je trouve le foie gras que j’espérais, grande spécialité gersoise qui fait couler beaucoup d’encre. Canard plutôt que l’oie, cette fois. Pour ceux qui n’en sont pas friands, des versions véganes à base de noix de cajou offrent une alternative tout à fait honorable. Et si rien de tout cela ne vous tente, il reste l’Armagnac, plus puissant que le Floc (titrant entre 16° et 18°).

Petite escapade œnologique au passage : quelle différence entre Armagnac et Cognac ? Principalement la multiplicité des cépages. Selon le décret de l’AOC Armagnac, on en répertorie dix : l’Ugni blanc (75 % de l’encépagement), le Baco blanc (19 %), le Colombard (4 %), la Folle Blanche (1 %), le Jurançon blanc, la Blanquette, le Mauzac blanc et rosé, la Clairette de Gascogne, le Meslier Saint-François et le Plant de Graisse. Merci, internet !

À défaut d’Armagnac, je repars de Lectoure avec deux bouteilles de Montus (un rouge 2019 et un blanc). Le gendre d’Alain Brumont, Antoine a repris l’affaire, et 2019 est son premier cru, l’une des meilleures « pépites » du monde – selon le caviste. Sur ces bonnes paroles, ma petite dame, en randonnée, il faut transporter les bouteilles. Et le verre, ça pèse !

Bref, je marche, motivée par mon appli qui compte les pas. Certains ont déclaré forfait pour cause de pied gonflé ou de genou en mauvais état. Le chemin de Saint-Jacques se mérite ! Après de longues heures et une bonne séance de papotage, nous arrivons à La Romieu, classé parmi les plus beaux villages de France.

Hélas, douche froide à l’arrivée : pas d’eau dans 14 communes environnantes. On peut encore supporter l’absence de douche, mais pour les pauses techniques, il faudra prévoir une pince à linge ! Vivement le retour de l’eau, ou à défaut, un ruisseau providentiel…


J4 : La RomieuLarresingle

La Romieu. La nuit n’est pas bonne dans ce gîte bondé. En plus de notre groupe, d’autres personnes sont hébergées sur place. L’absence de douche. L’eau distribuée dans des bidons et bouteilles. La promiscuité. Seul le repas est bon.

J’ai qu’une hâte. Que le jour se lève. Sans nul doute, une situation extrême. J’aurais probablement préféré le camping sauvage. Une tente au milieu de la nature. Sentir la fraîcheur de la nuit. Cet air si spécial qu’on a en se réveillant dans un sac de couchage. Un peu fourbu certes, mais régénérant par la connexion à la nature. Tant pis.

Au moins, ces moments permettent de comprendre qui je suis et ce dont j’ai besoin.

Le calme, le recueillement et mon propre rythme. Et un point d’eau.

Aussi adorable que sont les individus. Le chemin, c’est une histoire personnelle.

Petite marche courte. 21 km.

En passant par Condom et la rivière Baïse. Ça ne s’invente pas 🤣. La cathédrale vaut le détour. Non seulement en raison des quatre mousquetaires qui croisent le fer. Le chemin de croix dans la nef est une série de tableaux tout à fait originaux. Dans les yeux du Christ.

Vous allez croire que je passe mon temps dans les églises. C’est surtout l’appel du recueillement sur le chemin. Au même titre qu’un arbre ou un pré fleuri.

À 2,5 km de Condom, une merveilleuse halte déjeuner à L’inquiétude, une ferme qui nous prête sa pelouse constellée de pâquerettes.

Hourrah ! Notre étape du soir est tout près.

Arrivée au gîte de Larresingle. Belle vue, verdure, une DOUCHE et une machine à laver.

La vie vient de faire un bond en avant. Comme quoi, il suffit parfois d’un peu d’eau courante pour retrouver le moral.


J5 : Larresingle-Cazeneuve

Larressingle. Le plus beau gîte jusqu’à présent. Une vue dégagée, un jardin délicieux, des chambres spacieuses, et un couple charmant pour nous accueillir. Une atmosphère paisible, presque hors du temps.

Au petit matin, après un excellent dodo et des confitures maison à tomber, notre hôte nous parle de sa passion : la course à pied minimaliste. Pieds nus. Il part tous les matins sauf les jours où la température descend à -4°.

Je tente l’expérience à mon tour quelques heures plus tard, sur une cinquantaine de mètres… mais le chemin, caillouteux et irrégulier, me rappelle aussitôt mes limites. Dommage car j’adore la sensation de marcher pieds nus et de ne penser à rien d’autre.

Avant de reprendre la route, on n’oublie pas de tamponner la crédentiale : le passeport du pèlerin se remplit peu à peu de jolis symboles. Chaque cachet raconte une étape.

On fait un détour par le village et surtout par l’église. Tous les matins, notre prêtre arménien entonne un chant en arménien ancien. Sa voix grave et claire donne le ton du jour. C’est un plaisir de marcher avec lui, d’échanger. Il est encore jeune, ouvert, drôle. Il parle de ses trois filles, des défis du quotidien, de sa foi.

La journée passe vite. Petite étape aujourd’hui : un peu plus de 23 km. Juste le temps de passer un niveau sur Weward.

En chemin, on traverse Machin et Montréal… du Gers, bien sûr. Petit clin d’œil à mon amie d’enfance québécoise, Annie. L’occasion était trop belle : on s’y arrête pour acheter des fraises juteuses et des fromages incroyables. Chacun porte le nom de son producteur : Joseph, Étienne, Géraldine, Jean-Marc, Jacqueline… sauf un brebis bien gras, d’une puissance olfactive inclassable. Je suis fan. Et il disparaît en un clin d’œil.

Peu de dénivelé aujourd’hui, mais ce n’est pas tout plat pour autant. Alors on papote. On révise quelques mots d’arménien : adj (droite), dzakh (gauche), dimats (tout droit)… et dans deux jours, j’aurai tout oublié. Mémoire de poisson rouge.

Le soir, gîte spartiate mais fonctionnel. Une ancienne grange aménagée avec une mezzanine. Les filles en haut, les hommes en bas. Double ration de boules Quies. Le propriétaire a deux chiens, deux perroquets très bavards appelant leur Maman 😄et une tortue. À eux seuls, ils vont assurer le spectacle pendant que nous dégusterons des pizzas entièrement maison.

Demain, c’est la fin du tronçon. Hélas, j’aurais bien pu faire plus. Hâte de remettre cela et surtout de faire la partie du Puy et Moissac.


J6 : Cazeneuve-Manciet

À l’heure qu’il est, l’église à quelques mètres de la fenêtre de la chambre célèbre les Rameaux avec les habitants de Manciet.

Cette fois sans notre prêtre reparti à Marseille ce matin. Première fois de ma vie que j’entends une messe en étant couchée sur un lit, haut-parleurs obligent. Décidément.

Mais revenons à cette dernière étape avec une sacrée surprise à la clé !

Au départ de Cazeneuve, les premières gouttes de pluie de la semaine. Nous prenons le petit déjeuner à l’intérieur en compagnie de Lucie, le perroquet femelle qui n’aime que les hommes.

Ce matin, les premiers retournent dans leurs foyers ou leurs prochains périples. On se dit au revoir. Des mots simples, profonds, touchants.

Puis en route pour la dernière étape.

Pendant de longs kilomètres, un joli tronçon sur une voie verte aménagée sur une ancienne voie ferrée : un chemin tranquille, presque rectiligne.

À Éauze, capitale de l’Armagnac, pause café bien méritée. Le genre d’arrêt où on sent que la marche ralentit, pas seulement dans les jambes, mais aussi dans la tête. Ensuite, pique-nique dans un pré, avec vue sur l’herbe et conversations tout terrain : livres sur le Chemin, récits de vie, raisons de partir, ou même d’inventer son propre tracé.

Arrivée à Manciet en douceur, avec un pincement au cœur. Périple terminé. Cette fois, j’ai marché entre 140 et 150 km. Moins physique que l’an dernier sur la Régordane, clairement. Et ce ne sera pas la dernière marche de l’année me connaissant.

Le prochain tronçon de Compostelle devrait mener le groupe jusqu’en Espagne, en dix jours au minimum, probablement dans la seconde moitié d’août 2026. J’hésite. La chaleur me fait douter — disons que je suis moyennement fan du concept « rando-four ». Cela dit, faire partie d’un groupe avec intendance a ses avantages : ne pas porter plus que soi-même, partager les galères et les blagues. Se retrouver tout simplement entre amis.

Pour autant je n’abandonnerais pas les marches en solo. Par exemple pour effectuer les tronçons manquants du GR65, entre Le Puy-en-Velay et Moissac. Puis continuer avec le groupe, année après année jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Signe du destin : l’héroïne de mon dernier roman s’appelle Myrtille. Et au bar où nous buvons le dernier verre de l’amitié, la jeune femme me montre la photo de sa fille… qui s’appelle Myrtille.

Dingue, première fois qu’une Myrtille croise mon chemin et en plus sur celui-ci.

À bientôt sur Janabargh.


Découvrez également mes autres périples à pied, dont la Vallée de la Roya.

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