
J0 : Direction Erevan
En septembre 2025, nous nous sommes envolés pour l’Arménie, la terre d’enfance de mon homme. Ce récit retrace notre périple entre gastronomie, retrouvailles et randonnées à travers des paysages aussi bruts que magnifiques.
✈️ Côté Pratique
Pour ceux qui envisageraient l’aventure, le voyage est plus simple qu’il n’y paraît :
- Le trajet : Un vol direct depuis l’aéroport de Marseille avec Transavia (comptez moins de 5 heures).
- Formalités : Un simple passeport en cours de validité suffit pour entrer sur le territoire.
Un pays de contrastes : Dix ans plus tard
C’était pour moi une deuxième visite, dix ans après la première. Le constat est sans appel : l’Arménie – et surtout sa capitale, Erevan – s’est métamorphosée pour rejoindre les standards européens.
Pourtant, derrière cette modernité de façade, on sent encore les cicatrices d’un pays éprouvé. Entre la mémoire du génocide de 1915, les décennies sous le joug de l’URSS et les blessures récentes de la guerre en Artsakh (2020), la résilience est ici un mode de vie.
Le saviez-vous ? Ce qui nous semble acquis — comme l’accès fluide à l’eau courante ou un système de santé stable — reste un défi quotidien pour beaucoup d’Arméniens.
Une ascension fulgurante
Malgré ce chemin encore long, l’Arménie surprend là où on ne l’attend pas. On assiste aujourd’hui à une véritable explosion du secteur technologique. En misant tout sur l’intelligence artificielle et l’innovation, le pays est en train de réinventer son marché du travail et de s’offrir un nouvel horizon.
Bonne lecture au fil de nos pas (et de nos coups de fourchette) !
J1 : Erevan, Garni et Gheghart
Barev dzez, bonjour en arménien 🌞
Deux heures de décalage, mais déjà un monde de découvertes ! Depuis hier, nous voilà en … Arménie.
Pas de vélo cette fois mais un périple de plusieurs jours avec Garen, notre chauffeur local dans le pays natal de mon homme.
Retrouvailles chaleureuses avec des cousins de Lyon à Zvarnots, l’aéroport de ce pays de 3,5 millions d’habitants enclavé entre la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Iran et la Turquie.
Pour commencer, un dîner gargantuesque dans un restaurant d’Erevan, la capitale de ce pays sublime. J’y mange les meilleurs dolmas à la viande de la vie.
Ce matin, direction le temple de Garni, seul temple païen du pays encore existant, jadis dédié au culte de Mythra, perché au bord d’une falaise. Vue à couper le souffle et… surprise : même les Romains avaient laissé leur empreinte en construisant un spa à proximité ! La sublime mosaïque, un peu malmenée par le temps et des touristes peu délicats et la période soviétique est aujourd’hui bichonnée par des restaurateurs italiens.
On enchaîne avec les gorges aux orgues basaltiques au pied de Garni. De véritables tuyaux d’orgue sculptés par la lave : la nature a vraiment un sens artistique.
Pause spirituelle au monastère troglodyte de Gheghart. Une source miraculeuse y coule : les femmes y boivent pour tomber enceintes. Mon homme a tenté sa chance… affaire à suivre 😉.
À midi, atelier lavash : ce pain fin qui colle aux parois d’un four enterré. On transpire au-dessus de l’antre incandescent, on s’exécute, mais on s’en sort ! Et on déguste : dolma, houmous d’aubergines, bœuf fondant à la crème d’aubergines grillées… le tout arrosé d’un café arménien corsé.
Retour à Erevan par le lac de barrage d’Azat au plus bas en cette saison et ses vergers. On finit en beauté par les fameuses Cascades, gigantesques escaliers-musée, dominés par la Fondation Aznavour. Notre hôtel est juste en bas : bonheur absolu pour nos jambes fatiguées !
Demain, on file au « Vatican » local, Etchmeadzine : l’église apostolique arménienne a son propre pape, le Catholicos qui nous bénira peut-être.















J2 Erevan-Zvarnots-Erevan – Sur la route de la mémoire
« Il faut cultiver son jardin » : aujourd’hui, c’est notre jardin intérieur qui s’enrichit. Il se nourrit de spiritualité et de mémoire. La Mémoire, avec un grand M.
Direction un lieu saint tout à fait particulier : le temple yézedi Quba Mêrê Dîwanê, érigé en 2015 à 35 km de Erevan. Les Yézidis sont un peuple de kurdes d’Irak frappé par le génocide de 2014. Une communauté qui pratique une religion très ancienne, mystérieuse, héritée du zoroastrisme, centrée sur le Dieu-paon et le culte du soleil.
Le nouveau temple est saisissant. Octogonal, il renferme sept autres octogones intérieurs, sans doute en hommage aux sept anges auxquels il est dédié. Le paon prédomine également dans le deuxième temple situé dans l’enceinte. Cela me rappelle la passion des paons du Roi Soleil et l’île aux Paons, près de Berlin. Un hasard ? Dans les jardins qui l’entourent, un homme se courbe avec grâce au-dessus d’un buisson. Il est vêtu en harmonie avec la nature qu’il taille et sculpte. Image saisissante, presque intemporelle.
Le siège spirituel de l’église apostolique arménienne : Etchmiadzine, dont la première pierre fut posée au IVᵉ siècle. Pas de catholicos en vue ce jour-là, mais une longue procession de prêtres dans l’enceinte la cathédrale refaite. La foule tend des sachets de grains de blé vers la curie, offrande dont le sens m’échappe. Geste de gratitude pour la récolte ? Thanksgiving à l’arménienne ? Mystère, encore.
Le lendemain, renseignement pris, il s’agit de grains d’encens !!! Je comprends mieux.
Le cortège se referme sur le prêtre couronné, sans doute bras droit du patriarche.
Nous filons ensuite vers Zvartnots. Non pas l’aéroport, mais l’ancienne cathédrale, chef-d’œuvre effondré lors d’un séisme au Xe siècle. Haute de 49 mètres, à trois niveaux, elle étonnait par sa forme ronde et ses cinq entrées — comme les cinq doigts de la main, écho lointain à d’antiques croyances. Les tentatives de reconstruction échouèrent, l’architecte étant mort en chemin.
De retour auprès de notre chauffeur, halte au « Tasty House », un repaire discret, presque caché, qui abrite une table d’hôtes généreuse. Poivrons, salades, puis un gâteau de riz irakien aux légumes d’été, accompagné d’une escalope de poulet marinée au citron et aux arbouses. Pourquoi ce plat mérite-t-il d’être cité ? Parce qu’il aurait été servi, un jour, à l’ambassadeur d’Irak en personne. Un clin d’œil à la mémoire des yézedis ? Peut-être.
Délicieusement rassasiés, nous reprenons la route d’Erevan. Cette fois, pour une mémoire plus sombre. Celle des 1,5 million d’Arméniens massacrés en 1915, sur une population de 2,5 millions. Une guide retrace l’engrenage de l’horreur, préfigurant les génocides du XXᵉ siècle. Et toujours, ce refus de reconnaissance des responsables.
Combien d’êtres violés ou crucifiés, comme cet enfant dont la photographie figure au mémorial, faudra-t-il encore pour que la vérité s’impose ?
Toujours au nom des religions. Peut-on encore dire : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ?














J3 Des Ladas, des fresques et des gambettes nues
Nous quittons Erevan pour gagner le nord du pays, la région de Lori, et découvrir Haghpat, Aghtala et Odzun. Trois lieux emblématiques, à plus de deux cents kilomètres de la capitale.
Avant de prendre la route, nous faisons un détour par le quartier de Chaoumian, à six kilomètres du centre-ville. C’est une étape intime : c’est ici que mon mari et sa cousine ont passé leur toute petite enfance. Leurs parents, pourtant nés en France, avaient suivi leurs propres parents en 1947, lors du rapatriement presque forcé en Arménie soviétique. À l’époque, on ne contestait pas les décisions. La propagande battait son plein : on promettait terres, travail, et une vie douce à ceux qui avaient survécu au génocide. La réalité fut tout autre : misère, rudesse et désillusion.
La grand-mère de la cousine fut envoyée à Vanadzor, alors présentée comme « plus belle que Nice ». En réalité, une ville industrielle où l’on peinait à survivre. Mais de ces conditions extrêmes sont nés une solidarité et un sens des valeurs qui perdurent encore.
Plus d’un demi-siècle a passé depuis le retour de la famille en France. Il était temps d’affronter cette mémoire avec des yeux d’adultes et d’effectuer ce voyage en Arménie.
L’émotion avec laquelle la cousine franchie le seuil de la maison d’enfance pour y retrouver la personne qui l’avait jadis accompagnée à l’aéroport en 1972 est palpable. Elle revient chargée avec un sac de grappes de raisin, le même planté par son père il y a plus d’un demi-siècle.
De retour sur la route, le contraste avec la capitale est frappant. Le monde rural reste très présent, avec ses maisons simples et ses vieilles Ladas cabossées ainsi qu’un vieil autocar d’Alsace désormais immatriculé en Arménie. Mais depuis notre dernier voyage en 2015, nous remarquons des signes de renouveau : routes refaites, commerces modernes, façades colorées.
Nous faisons halte dans un ancien cimetière yézidi sur invitation du cheikh et chef de village local. Les stèles centenaires s’inclinent face à l’infini des steppes et nous murmurent la chance d’être au 21ème siècle.
Plus loin, une halte gourmande démesurée nous surprend : immense comme une station-service d’autoroute française, mais chaleureuse, avec des sanitaires dignes d’un 5 étoiles et un stand de lavash xxl ou les boulangers disparaissent à moitié dans le tonir, le four à pain en collant la pâte sur les parois. Le lieu, paraît-il, n’était autrefois qu’un simple cabanon avec toilettes. Le sens du commerce, ici, a fait son œuvre.
Au pied de Haghpat, nous pique-niquons dans une aire construite à la mémoire d’un jeune soldat de 19 ans, tombé pendant la guerre du Haut-Karabagh. Il y a 5 ans déjà.
Plus haut, le complexe monastique, inscrit au patrimoine mondial, se compose d’églises et de chapelles à l’architecture géorgienne, mais à la liturgie arménienne. Nous traversons le site presque au pas de course, croisant un groupe de visiteurs chinois particulièrement volubiles.
On note toutefois les nombreuses ouvertures au sol de l’ancienne bibliothèque, des emplacements contenant jadis du lait qui aurait eu des propriétés bactéricides permettant la conservation des manuscrits et livres !
La route continue vers Aghtala, autre joyau à fresques murales d’une beauté saisissante et qui mériterait un coup de pouce financier car les fresques se dégradent. Ce lieu nous rappelle un souvenir de 2015 : un cycliste allemand, identifiable à ses sacoches Ortlieb, reliait Fribourg à la Nouvelle-Zélande. Nous avions suivi ses aventures et appris qu’il avait atteint son but l’année suivante. Autre anecdote locale : on raconte qu’un membre de la famille proche du général de Gaulle aurait travaillé dans les mines voisines. Mythe ou vérité ? L’histoire reste nébuleuse. En tous les cas, cette mine aurait livré le cuivre ayant permis la construction de la statue de la Liberté visible à New York !
Dernière étape : l’église d’Odzun. La fatigue se fait sentir, et l’accueil nous rappelle que nos jambes nues manquent de tenue. Pas de problème : un tablier noir est prêt pour les visiteurs imprévoyants.
Nous retrouvons notre chambre d’hôtes, la même qu’il y a dix ans, mais dans un bâtiment flambant neuf. Ce soir, au menu : horovats, le barbecue arménien par excellence. Parfait avant la randonnée de 18 km prévue demain.













J4 Dans les hauteurs du Caucase
Nous quittons Odzun. Sur cinq personnes, je suis la seule à avoir vraiment dormi. Une famille avec de jeunes enfants a passé la nuit à courir dans les couloirs jusque tard dans la nuit, et le hall, caisse de résonance parfaite, a amplifié leurs cris jusque dans les chambres.
Deux heures de route plus tard, nous atteignons Haghartsin, niché dans les hauteurs de Dilijan. Le monastère, composé de trois églises et d’un réfectoire, a été bâti entre le Xe et le XIIIe siècle. Jadis, le lieu brillait par son art de la miniature.
Après cette visite rapide, nous retrouvons Suren, notre guide local, ancien soldat du Haut-Karabagh lors d’une précédente guerre, reconverti dans la randonnée. L’Arménie s’ouvre doucement à cette pratique, et nous sommes surpris par les panneaux et les marques rouge et blanc qui jalonnent le sentier. Nous apprendrons un peu plus tard que certains s’amusent à détourner les panneaux ou indications afin que les touristes perdus appellent à l’aide… payante évidemment.
Il est presque 11 heures. Suren nous propose deux parcours : un court, un long. Sans trop réfléchir, nous choisissons les 18 km. Mauvais calcul pour moi : dès le départ je souffre. Cinq mois sans randonner, ça se paie. Le dénivelé annoncé à 400 mètres frôle la supercherie : j’en compte au moins 500, voire 600 raides et surtout tout droit. Pourquoi s’encombrer de lacets ? La montée paraît interminable. Notre guide local cavale allègrement et s’arrête pour cueillir diverses plantes pour des horovats.
Les paysages pourraient être splendides, mais les nuages enveloppent tout. Parfois, une crête des montagnes caucasuennes se devine, silhouette fantomatique. Six heures plus tard, nous bouclons enfin le circuit. Nous croisons quelques autres marcheurs : des allemands, des français dont deux marseillais et un couple autrichien-breton qui nous conseille de visiter Tbilissi en Géorgie.
En redescendant vers Dilijan, les paysages rappellent étrangement la Lozère. Mais les barrières bricolées à partir de carcasses de voitures désossées rappellent brutalement que nous sommes ailleurs.
Garen, notre chauffeur arménien nous attend ainsi qu’une famille toutou qui se jette sur nos restes de sandwichs. Globalement chats et chiens ne sont pas gros ici. En tous les cas, les quatre chiens sont beaucoup plus mignons que deux gigantesques patous prêts à nous manger tout cru une demi-heure avant l’arrivée. Promis, l’un des deux feulait. C’est là que la compagnie d’un ancien soldat rassure.
En quelques minutes de voiture, sur la route principale, contraste saisissant : un guest house moderne et élégant nous attend à Dilijan, bien différent de celui d’Odzun.
Dilijan, au-delà de ses eaux thermales, abrite l’un des douze lycées les plus prestigieux au monde : 220 élèves venus des quatre coins du globe, sélectionnés avec soin avant de rejoindre les meilleures universités. Peut-être est-ce pour eux qu’un dignitaire musulman a financé la reconstruction du monastère Haghartsin de ce matin ? Un geste fort, réjouissant.
Quoiqu’il en soit, je retiens la leçon du jour – gratuite, celle-là : ne jamais arrêter de marcher.














J5 Sevan et SMATABERD, modèle rando 2000 m
Oh mon dieu ….par quoi commencer ?
Quelle sublime journée à tout point de vue… et le terme n’est pas choisi au hasard.
Notre soirée à Dilijan fut fort sympathique. J’évoque rapidement la soupe choisie au dîner, au yaourt avec des mantis, des raviolis arméniens.
Et le lendemain, quel petit déjeuner de fou ! Tout maison, carrot cake, différentes spécialités sucrées dont je ne retiens pas le nom, confitures d’abricots, d’orange.
N’oubliez pas, le blog est également consacré aux papilles.
Bon démarrons le récit de cette cinquième journée.
Au lever, les Vosges d’ici sont encore dans les nuages.
Nous reprenons la route et après une montée, un tunnel et au bout, la lumière.
Non, nous ne sommes pas victimes de chauffards. Garen, notre guide-chauffeur maîtrise. Nous apercevons en effet un tout autre paysage, ensoleillé. Des steppes. Et après quelques kilomètres le deuxième plus grand lac d’altitude au monde, juste après le Titi Caca… le lac de Sevan culmine à 1937 mètres et recouvre 6-7% de la superficie d’Arménie. Naguère deux autres immenses lacs faisaient partie du territoire d’ Arménie. Seul le lac de Sevan était d’eau douce. Impossible de me rappeler de tout, or pendant la période soviétique, ce lac a failli en voir des vertes et des pas mûres… même de disparaitre au profit d’un projet de culture de coton en Azerbaïdjan.
Fort heureusement, les projets évoluèrent suite à la visite de Kroutchev à l’usine de brandy de Erevan – ne jamais dire cognac – laquelle profita aux Arméniens ! Ces derniers lui firent signer tout un tas de documents pour recevoir une belle dotation afin de réaménager le lac. Perspective peu glamour, il s’agissait de construire plusieurs usines. Redevenu lucide, Kroutchev s’offusqua du projet «idiot» mais renonça à faire marche arrière lorsqu’il appris le nom du signataire… Finalement l’ère soviétique se termina et l’argent ne coula plus.
Outre cet épisode soviétique et les péripéties de l’Histoire, le lac Sevan est un lieu apprécié par la population. Plusieurs superbes monastères anciens ponctuent ses rives. Nous visitons celui de Sevanavank. La vue sur le lac est sublime ! Un touriste russe nous demande d’être pris en photo non sans avoir évoqué Macron et Poutine.
Nous reprenons la route. Prochaine halte à Noratus, un cimetière séculaire de 17.000 M2 dont les premières croix tombales, les khatchkars, datent du 9ème et relatent la vie de certains notables. À noter, un khatchkar avec une croix et le Christ avec des traits mongols pour éviter la destruction par l’envahisseur. Il n’ y en a que 4 croix de la sorte en Arménie. La représentation du Christ sur la Croix n’ est pas habituelle dans les églises ici. Et lorsque représentation il y a, le Christ est vivant contrairement à ceux dans les églises catholiques.
Prochaine halte dans un village Nerkin Getashen. Une table d’hôtes près d’un ancien moulin. Quel régal ! Un horovats, barbecue au poisson du lac, du lavaret. Cette espèce non endémique a été introduite par les soviétiques. Depuis la première guerre du Haut Karabagh, la quantité de truites a considérablement baissé et le lavaret prend malheureusement des allures de conquérant. Ah homme, quand tu joues à l’apprenti sorcier.
Après le poisson, des baklavas – ces feuilletés aux noix et au miel – irrésistibles.
Le café, surj, est puissant. La cuillère tient presque debout. Bon d’accord j’exagère un peu.
Le petit ventre bien tendu, on repart. Heureusement que nous n’avons rien d’autre à faire que d’admirer le paysage qui s’étire. Des steppes, des montagnes pelées, une immensité fascinante.
Dans les steppes certains espaces sont incendiés pour régénérer la terre. Rien s’affolant mais la fumée reste impressionnante. Finalement on atteint le col de Sélim surplombant le caravansérail.
Une auberge du 14ème siècle construite par les arabes pour accueillir les commerçants sur la route de la soie.
Devant le grand bâtiment, une voiture que mon homme reconnaît. Le même commerçant qu’il y a 10 ans. Nous lui prenons une petite bouteille d’eau…. de vie d’abricots (siran en arménien) À peine 60 degrés paraît-il.
Bien équipés, nous rejoignons notre point de départ pour la randonnée du jour. Il est 15h, il fait très beau et chaud ! Malgré tout, nous sommes confiants. Notre nouveau guide de randonnée, Norik, est infiniment plus souriant et sympathique que celui de Dilijan. Et surtout patient avec moi. Sans parler du chemin … plus adapté à une activité de randonnée. 400 mètres de dénivelé en lacets au lieu d’une montée raide de 20% au moins.
Nous atteignons l’ancienne forteresse de Smataberd – un nom qui me rappelle un article d’Ikea mais lié un ancien roi – culminant à près de 2000 mètres que des archéologues allemands restaurent peu à peu. Le panorama est sublime. Je sais, je me répète. Le Caucase s’offre à nous dans toute sa splendeur. Au mois de mai, toutes les montagnes sont verdoyantes et couvertes de fleurs ce qui me tenterait bien pour une prochaine fois.
Nous amorçons la descente une fois la forteresse examinée sous toutes ses coutures. Une heure plus tard, nous arrivons dans un hôtel superbe au minuscule village d’Ehghegis, flambant neuf avec un panorama de rêve.
Demain randonnée avec Norik toute la journée, je sens que je vais adorer le chemin de crête et les 200 mètres de dénivelé.
Gros coup de cœur pour cette région en tous les cas.





































J6 – Une histoire de patous arméniens
Je vous écris d’Yeghegnadzor, avec la fatigue d’une journée qui s’est révélée bien plus longue et éprouvante que prévu. On est loin de l’image d’Épinal : en ce mois de septembre, le Sud arménien est une déclinaison de jaunes et de bruns. Tout est cuit, déséché, craquant sous le pied.
La rando vers Karmrashen ? Une belle grimpette, monotone par moments, sous un soleil qui ne pardonne pas. On a bien vu le Vayodsar au loin, ce volcan éteint qui a le bon goût, lui, de rester immobile pendant qu’on transpire. On s’est contenté de le regarder de bas en haut ; l’ascension n’était clairement pas au programme après les premiers kilomètres de montée.
L’ambiance locale était, disons, musclée. On a croisé une escouade de patous arméniens, des monstres de poils qui nous ont hurlé dessus avec une agressivité épouvantable. Pour la bienvenue chaleureuse, on repassera. C’est là que j’ai baptisé mentalement mes trois gaillards, Véri, Suren et Seghouritas, histoire de mettre un nom sur ceux qui nous montraient leurs crocs avec autant d’insistance.
Côté paysage humain, on était en plein néoréalisme. Des bergers, imperturbables sous la chaleur, occupés à ramasser des bouses de vaches bien sèches. C’est le stock de combustible local pour l’hiver, une énergie 100 % organique, mais qui ajoute une touche très particulière à ce décor de steppe grillée.
Au milieu de nulle part, on tombe sur des contrastes lunaires : la chapelle millénaire de Sainte-Sion qui prend la poussière, et cette ancienne usine de condensateurs aéronautiques, relique soviétique figée depuis 1990 qui semble attendre un décollage impossible dans un silence de mort. Entre deux gorgées d’eau tiède, on repense à ce tunnel de 48 km qui pompe l’eau du lac Sevan pour alimenter le coin, alors que toutes les rivières autour de nous sont désespérément à sec.
Bref, une journée interminable, entre steppes et fatigue pesante. On est arrivés vannés, avec la sensation d’avoir mérité notre guyni (vin en arménien) et surtout, de ne plus vouloir entendre un chien aboyer avant un bon moment.
















J7 – Des confitures de noix aux menhirs de Carahunge
Nous voilà à Goris, la capitale du Syunik que nous nous apprêtons à visiter.
Nous étions venus il y a dix ans et encore une fois, nous constatons l’évolution. Les façades, les routes, les hôtels, même les restaurants qui ont vu le jour depuis.
L’Arménie s’ouvre définitivement au tourisme et attire des voyageurs sans racine arménienne. Des Belges, des Australiens mais également des personnes travaillant à Dubaï en recherche d’une escapade de quelques jours entre deux séjours de trois mois.
Revenons au récit de ces dernières heures.
Notre soirée d’hier à Eghegnazor fut placée sous le signe de la pluie. Un gros orage nous cloue dans nos deux tiny house construites sous le noyer vieux de 70 ans. D’ailleurs le nom du gîte est Under the walnut.
Le temps change, l’automne se déploie… et même l’hiver comme nous le constaterons un peu plus tard.
Nous dînons de spécialités plus ou moins locales sous la pergola qui tient le choc des trombes d’eau s’abattant. Le dessert est l’apothéose notamment la meilleure confiture de noix jamais goûtée.
Cette douceur est préparée avec de jeunes noix vertes cueillies en juin (hunis en arménien). Celles-ci sont divinement al dente. Évidemment, nous craquons.
Le lendemain nous achetons deux pots ainsi que de l’alcool de coings distillés par l’homme de la maison.
Son antre de bouilleur de cru est un paradis. Les Arméniens ont vraiment du savoir-faire en la matière.
Fort heureusement, nous sommes prévoyants. Nous voyageons avec une énorme valise que nous avions laissée à moitié vide afin de pouvoir tout ramener en soute.
Après la nouvelle extase gourmande de la journée, nous prenons la route.
Direction la région de Syunik, adieu le Vayots Dzor.
Des steppes, des montagnes plus basaltiques encore qu’au Vayots Dzor. Des pierres noires certainement secouées par des tremblements de terre successifs.
Au détour d’un virage nous nous arrêtons pour une pause photo avec vue sur un lac. Nous croisons un couple l’octogénaires wallons tombés sous le charme des pays de l’Est : l’Ouzbékistan, le Turkménistan, la Géorgie. Leur guide Abel nous salue et explique être originaire d’un village de Sevan où tous les Arméniens ont les yeux bleus. Une surprise pour moi.
Sur la route de nombreux véhicules militaires viennent à notre rencontre. La frontière avec l’Azerbaïdjan n’ est pas loin, surtout depuis l’annexion du Haut Karabagh.
Au fur et à mesure de nos discussions, les langues se délient. La dernière guerre semble avoir été mal préparée … mais sciemment. Un corps militaire composé de mauvais stratèges, des sommes colossales qui auraient circulées entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, des projets de déplacement de 6000 azéris afin de «coloniser» peu à peu le pays non encore annexé, des changements de constitution incluant une renonciation à protéger le Haut Karabagh. Quelle est la part de vérité dans ces rumeurs ? On ne peut que secouer la tête ou plutôt la courber en passant devant les cimetières où fleurissent les drapeaux arméniens sur les tombes de tout jeunes soldats.
Notre prochaine halte est à Zorats Karer ou Carahunge, un lieu spectaculaire et mystérieux. 157 mètres sur 137 mètres d’alignement de pierres, Karer, de Menhirs en quelque sorte, certains percés de manière à pouvoir contempler la lune, le soleil ou différents astres.
Un lieu vibrant qui interpelle, de plus de 6500 ans avant JC. Plus de 60 tombes ensevelies, peu à peu découvertes par des archéologues. Une cercle de pierres où ont été trouvées des squelettes de vierges.
Quoiqu’il en soit, l’alignement avec Stonehenge et les Pyramides formerait une triangle équilatéral.
Je fais partie de ceux qui ne croient pas au hasard. Il semblerait que le «henge» dans Stonehenge ne soit pas une particule étymologiquement habituelle pour cette région britannique et que des ancêtres arméniens du moins originaires de ce coin d’ Arménie aient migrés jusque là.
Pourvu que les péripéties géopolitiques préservent ce lieu.
Dans le Haut Karabagh la majorité des sites cultuels ont été rasés sans parler des villages et des populations décimées.
Non loin, dans les montagnes proches déjà poudrées de neige, le site de pétroglyphes Ughtassar. Que nous ne visiterons pas en raison de sa situation critique sur la frontière. Certains pétroglyphes évoquent un globe terrestre divisé en 4 ainsi que la représentation biblique d’Adam et Eve au paradis pommier et serpent inclus ! Le tout, il y a plus de 6500 ans. Un autre pétroglyphe, un bouc, me rappelle son homologue inscrit sur une paroi de la Grotte Cosquer dans les calanques marseillaises. À ceci près que je n’ ai aperçu que son artefact au pied du Mucem. Loin de moi l’idée de faire de la plongée mais ceci est une autre histoire.
La journée se poursuit, halte aux cascades de Shaki, liées à la rivière Vortovan coulant du lac aperçu un peu plus tôt.
Pas moins de trois étals dont un de fruits secs époustouflants.. Nous nous chargeons d’abricots et de figues séchées ainsi que de plusieurs saucissons de noix. Rien à voir avec un saucisson de viande. Ce sont des noix enfilées sur un fil lesquelles sont trempées jour après jour dans un sirop de jus de raisin jusqu’à former un saucisson. Tout à l’image de la cuisine arménienne, simple en théorie mais pas pour gens pressés.
Et puisqu’on parle de cuisine, halte déjeuner chez un céramiste à Sissian qui nous détaille avec emphase son logo et sa symbolique ainsi que celle des salières enceintes spécifiques à l’Arménie qu’il a créées. Que j’ai hélas complètement oublié de photographier et que seules les femmes mariées sont en droit de posséder.
Après le déjeuner sur place composé de salades et dolmas, je craque pour deux tasses ornées d’une anse en grenade et en forme de mini djezvé, cette cafetière spécifique au pays. Devinez quoi, l’une d’elle est rose ! On ne se refait pas.
Et tandis que la journée s’achève, je dois recoudre à Goris le bouton de mon pantalon, vaincu par tant de festins. Ce soir, dîner dans un restaurant tenu par deux Arméniennes venues de France.
Je songe à mon rendez-vous chez la nutritionniste fin septembre, que je serais tentée de repousser… Mais demain nous attend une randonnée de 9,5 km avec 800 mètres de dénivelé positif. Envoyez-moi vos bonnes ondes !














J8 Dans les gorges profondes… entre Goris et Tatev
Après une très belle étape à Goris — ville où ont émergé une centaine d’hôtels et une cinquantaine de boulangeries ces dernières années, avant la perte du Haut Karabagh qui marque un vrai frein économique — nous quittons les lieux pour un pont suspendu : vieille pomme ou gorge profonde, au choix. Khnedzoresk, ou quelque chose d’approchant. Khnzdor signifie pomme.
415 marches pour l’atteindre.
La cousine et moi accompagnons nos hommes sur les premières lattes du pont, puis faisons demi-tour. De l’autre côté, le village troglodyte abritait jadis 5 000 habitants et de nombreux commerces. Le dernier a quitté les lieux en 1953. Depuis, silence et pierres.
Sur le chemin du retour, nous croisons un groupe d’hispanophones que nous reverrons à plusieurs reprises. Puis la remontée des 415 marches s’amorce — presque facile.
En haut, trois motards moscovites sur des BMW GS, les mêmes que mon homme enfourchait en Argentine il y a six ans. Petite parenthèse : d’après notre guide, les Moscovites échappent à l’enrôlement, seuls les habitants des régions rurales sont envoyés à la guerre en Ukraine. Politique étrange et triste.
Quelques kilomètres plus loin, nous attendons notre guide de randonnée. Never finit par arriver : un grand échalas en tenue militaire… sans sac, sans bâtons, un vieux portable en poche et surtout des chaussures de ville usées.
Passée la surprise, nous amorçons la descente. Les estimations divergent : 500 mètres de dénivelé selon moi, 250 selon le mari de la cousine. Quoi qu’il en soit, une heure de descente avant d’atteindre la rivière, au cœur de la « gorge du paradis des fruits ». Figuiers, noyers à profusion, vignes de muscat en lianes, cerisiers amers : ça pousse partout.
Never raconte en chemin. Militaire chargé de veiller sur ce coin, il a aussi fait la guerre — des guerre de drones, mais pas seulement. Dans son village, beaucoup d’hommes enrôlés ne sont jamais revenus. Pourtant il garde le sourire. Ici, la nature recharge ses forces.
Un panneau montre la faune locale : ours, lynx… qu’il a déjà croisés.
Après quelques heures, nous atteignons l’hermitage de Tatev, naguère refuge en cas d’invasion. Jadis, il aurait été relié au monastère principal par un passage secret. Tatev domine la falaise, à plusieurs centaines de mètres au-dessus.
Nous recroisons les femmes hispanophones : l’une d’elles, venue d’Argentine, connaît une amie de la cousine. Le monde est décidément minuscule.
Au pont du diable, après 17 kilomètres à pied, nous renonçons à descendre en rappel pour plonger dans les sources chaudes. Mais une séance dans ce doux enfer naturel m’aurait bien tentée !
Notre chauffeur nous dépose ensuite à Tatev où ma veste en mérinos fait sens. Il doit faire 13 degrés.
Ce complexe monastique et universitaire, dont les premières traces remontent au IVe siècle, accueillit à une époque plus de mille étudiants. L’université rivalisait presque avec Etchmiadzine, le Vatican arménien. Aujourd’hui, quelques moines vivent encore sur place. L’église principale, dédiée à saint Pierre et saint Paul, impressionne par sa beauté simple.
Le soir, nous dormons à Tatev, dans un hameau très pauvre, chez l’une des six sœurs de Never avec table d’hôtes incluse. Sur le chemin, des enfants transportent des bonbonnes d’eau : signe que l’eau courante n’arrive pas partout.
Demain matin, retour à Erevan, vers des températures plus estivales.
Dans notre chambre, les deux couvertures ne sont pas de trop et je ne lâche pas ma veste en mérinos ni mes chaussettes.




















J9 – Sous le regard de l’Ararat
Nous voilà de retour à Erevan au même hôtel que les premiers jours. En une journée, nous sommes repassés d’un temps automnal à l’été.
Hue cheval, pas trop vite. Je m’en vais vous conter le récit de la journée.
Après une nuit chez des agriculteurs à Tatev dans des chambres disparates, non chauffées et avec une douche oscillant entre glacial et brûlant, petit déjeuner entièrement maison : pain tiède, beurre doux, féta, yaourt pétillant comme du kéfir — tout sauf le café. De quoi nous remettre de bonne humeur. Puis direction le téléphérique de Tatev, « Wings of Tatev », 5,7 kilomètres suspendus au-dessus du vide. Le plus long téléphérique au monde.
Les bénéfices du trajet vont au monastère, paraît-il. Dommage que le hameau de Tatev ne semble pas bénéficier des retombées tellement les habitations et les rues nous ont paru pauvres.
Le tramway des airs arrive. Nuages bas, vue absente, juste un aperçu des gorges d’hier. Il paraît que cette météo est rare. Nous n’avons pas de chance sur ce coup là. Tant pis, il faudra revenir une autre fois lors d’un prochain voyage.
De l’autre côté, notre guide nous attend, reposé dans un confort plus classique à Goris que notre halte chez l’habitant. C’est nous qui avions insisté, et je pense que nous avons bien fait de découvrir l’envers du décor pour mieux apprécier les autres hébergements.
On reprend la route et on quitte le Syunik et le crachin.
Noravank. Canyon flamboyant, falaises rouges. Nous ne nous arrêtons pas aux grottes d’Areni : déjà visitées il y a dix ans, bien avant l’ouverture au public, quand un guide astucieux nous y avait menés. Ici, sur la façade du monastère fermé pour travaux, deux caractères arméniens entremêlent plusieurs lettres en une seule : à la fois initiales de saints, du Christ et de je ne sais plus qui.
De quoi me donner envie d’améliorer la lecture de l’arménien. Bien que celui inscrit ici soit ancien. Néanmoins en quelques jours, je décrypte de plus en plus les 36 caractères, j’identifie des mots, je saisis des bribes de conversation et j’adore ça.
Pause déjeuner. Puis, traversée d’un village privé d’eau courante, dépendant d’une source à vingt-sept kilomètres. Les routes se ferment, les frontières pèsent. Les exclaves autrefois franchissables sont désormais problématiques.
Face au mont Ararat qu’on devine dans les nuages, symbole plus fort encore pour l’Arménie qu’il ne lui appartient plus, Khor Virap enfin. « Puits profond ». Treize ans d’emprisonnement pour Grégoire l’Illuminateur avant de convertir un roi et un peuple. L’Arménie fut la première nation à adopter la religion chrétienne de manière officielle.
À mon sens, et je m’arrêterai là dans le développement de mon opinion personnelle une des branches chrétiennes la plus authentique et qui donne la place à une vie de famille normale à de nombreux dignitaires, sauf les moines ou ceux en haut de la hiérarchie.
Retour à Erevan. L’air chargé, brutal après la paix des pierres, des steppes et des montagnes.
Derniers instants avec Garen, notre formidable guide chauffeur qui repart dès demain vers d’autres voyageurs. Quelle vie !
Nos prochains jours seront libres. On ira se perdre dans les rues, explorer le quartier d’enfance de mon homme et de sa cousine. Et repartir, oui vers nos foyers confortables. Mais ce qu’on aura senti, touché, retenu, restera suspendu quelque part entre deux mots : retour et souvenir.





















J10 – Le départ
Il était une fois. 1947.
Sarkis a 22 ans. Joueur de foot reconnu au LOU, le club de foot Lyon Olympique Université, né pourtant dans le Var à la Seyne sur mer. L’aîné d’une fratrie de quatre.
Leurs parents ont fui le génocide de 1915. Cette nuit du 24 avril où les notables furent arrêtés, exécutés. Puis l’exode, les marches forcées, les déportations. Hommes, femmes, enfants, bébés. Deux tiers d’un peuple anéantis. Une nation brisée, à peine debout.
Trente ans plus tard, Staline promet aux Arméniens de la diaspora un retour au pays, des terres, du travail, l’illusion d’une vie meilleure. Deux paquebots partent de Marseille, emportant 5000 âmes.
La famille de Sarkis se présente au départ. Quatre enfants nés en France. Les douaniers refusent. « Pas question que des petits Français partent pour l’Arménie soviétique. » Mais le père ne renonce pas. Le soir venu, il cache ses enfants parmi la foule. Pendant qu’on détourne l’attention des gardes, Sarkis, Rose, Madeleine et Rupen montent en secret sur le paquebot.
Le patriarche revient avec son épouse. Les passeports ne collent pas : quatre noms d’enfants inscrits, mais pas d’enfants à leurs côtés. Les douaniers flairent le piège. « Les Arméniens ne laissent jamais leurs enfants », disent-ils. Refus. Le navire appareille.
Et voilà : quatre enfants seuls, arrachés à leurs parents, embarqués vers l’inconnu. Sarkis, le père de mon homme, 22 ans, propulsé chef de famille. Rose, 18 ans, encore une adolescente. Madeleine, 13 ans. Rupen, le père de la cousine, 11 ans à peine. Une petite tribu livrée à elle-même, qui traverse la Méditerranée et des centaines de kilomètres de rails jusqu’à Erevan.
Là-bas, pas de paradis. Juste la faim, le froid, la misère. Mais aussi une fraternité indestructible. Sept années à survivre sans leurs parents, à s’accrocher les uns aux autres, jusqu’au jour où enfin, les retrouvailles furent possibles.
Survivant à la peur, aux brimades encore et encore. À la politique de dénonciation.
Et pourtant…
La fratrie s’unit et résiste. Sarkis épouse Tamara, Rupen épouse Anahit. Une nouvelle génération naît. 20 ans pour revenir. 20 ans à entendre le mot «refusé» pour évoquer les vaines tentatives de retrouver la France. Avant que l’ingéniosité familiale permette d’obtenir le sésame vers la liberté. Encore une fois, il fallu reconstruire une vie.
Et aujourd’hui, les cousins reviennent sur les lieux de l’enfance, dans ce quartier de Chaoumian, propret, malgré la pauvreté de certaines habitations. Une voisine reconnaît « le petit garçon désobéissant , mon homme, et appelle son frère presque nonagénaire comme elle. Elle offre café, gâteau, pêches, brandy. Plus loin, une veuve ouvre sa maison, l’ancienne maison de mon homme. Comme les autres, cette dame généreuse avec rien. La cousine retrouve son ancienne habitation et celle juste à côté, celle d’une autre cousine où ses nouveaux occupants offrent café et raisin du jardin.
L’émotion culmine.
La boucle se referme. Quand un descendant retrouve ses racines et la terre qui l’a nourri, il sait dans quelle direction déplier ses feuilles.


Si vous aimez les paysages de montagne, découvrez aussi mon récit sur la Vallée de la Roya.




