La Régordane à pied

La Régordane à pied

J0 : Bon camino

Mon esprit d’exploratrice est comme une marmite en ébullition. Une idée me trotte dans la tête depuis un bon moment : arpenter une partie du chemin de Saint-Jacques. En réalité, ce n’est pas un chemin unique, mais plutôt un kaléidoscope de sentiers. La Via Podensis, partant du Puy-en-Velay, me faisait de l’œil avec son passage par Conques. Mais ce sera pour un futur voyage à deux, main dans la main avec mon Roméo… ou plutôt mon Robert.

Pour cette fois, j’ai jeté mon dévolu sur la Régordane, le GR700, jusqu’à Saint-Gilles. Environ 240 kilomètres, soit 10 à 12 jours de marche en solitaire, avec au moins la moitié des nuits passées en bivouac. Un défi pour tester mes limites et les dépasser allègrement.. ou en me gelant…il fait glacial au Puy.

Les premières étapes sont déjà réservées : gîtes de pèlerins et chambres d’hôtes pour un peu de confort. Le temps que mon corps s’habitue au rythme. Au-delà de la dimension spirituelle et mentale, mon chemin est lié à un personnage de roman qui me tient à cœur. Normal.. j’en suis l’auteur et je dois le rendre authentique. Pour nourrir mon récit, il me faut donc marcher dans ses pas ou presque, lui qui part d’Arles pour arriver au Puy.

Dans le dernier TER bondissant de voyageurs, les coquilles Saint-Jacques accrochées aux sacs créent une atmosphère fraternelle. «Vous faites le chemin ?» lance un voisin. Pèlerine débutante face à deux routards aguerris qui arpentent ces sentiers depuis vingt ans, je suis toute ouïe à leurs conseils. Le premier d’entre eux : «Achète un pantalon de pluie, petite nouvelle !». À en croire certains, la neige m’attend à une étape…je renonce à l’achat de la luge. On verra bien.

Me voilà donc au Puy, à quelques encablures de la mythique cathédrale à la vierge noire, et ses marches qui n’en finissent pas. La ville palpite au rythme des pèlerins. C’est la même ambiance joyeuse à l’apéro organisé par l’association locale. Là, je découvre la spécialité régionale (autre que la fameuse lentille verte au menu du soir) : le sirop de verveine. Et puis, coup de cœur, mon gîte est tenu par deux religieuses… en jean ! Le clergé se modernise, et c’est tant mieux.

Pour ceux qui croient encore au grand méchant loup guettant les voyageuses solitaires, détrompez-vous ! La plupart des femmes rencontrées ce soir marchent seules, et deux d’entre elles même jusqu’à Saint-Jacques.

Bon camino à tous les pèlerins et à vous qui me lisez, sur quelque chemin que vous soyez !


J1 : Départ du Puy et dénivelé

Lever aux aurores, un tantinet impatiente, pour la messe des pèlerins. Les sacs à dos, rangés en une ribambelle colorée, attendent la bénédiction comme des paladins avant un tournoi. Chacun pioche une intention de prière d’un autre pèlerin, un secret glissé dans un papier. La mienne me pince le cœur.

Moment solennel, l’ouverture des grilles de la cathédrale claque, et nous descendons l’escalier central, et les 135 marches, investis de nos objectifs respectifs.

Seule face à la Régordane, au GR700, je bifurque vers Saint-Gilles tandis que mes camarades de route se lancent sur le chemin de Saint-Jacques.

Adieu Puy-en-Velay ! La grimpette attaque sournoisement, un défi lancé aux mollets endormis. Quatre cents, cinq cents mètres de dénivelé, une douce torture compensée par le paysage qui se dévoile. Le sentier joue sur deux registres : portions bucoliques et montées raides où mon chariot couine un air de protestation, surtout dans les portions rocheuses. La brioche aux pralines roses fond doucement dans mon estomac et peut-être dans mes cuisses, carburant de choix face aux balises rouges et blanches qui me guident. Ceux qui font les 1522 Km jusqu’à Saint-Jacques perdent en moyenne entre 6 et 10 kg. De quoi être motivée !

Seuls les agriculteurs peuplent mon horizon, affairés à leurs champs. On me confirme que la neige est tombée il y a deux jours encore. Un coup de chance !

Un mirage se dresse au détour d’un chemin : une auberge alsacienne, OVNI culinaire posé au milieu des cultures. Pas le temps pour une flammekueche – et il est bien trop tôt-, la route m’appelle, à mon rythme, mon lent et paisible rythme.

Pause sandwich au hameau de Concis, un nom on ne peut plus explicite. A Costaros, ma logeuse vient me cueillir pour me déposer dans un autre hameau avec vue sur le Mont Gerbier de Jonc. L’air pur décrasse les poumons, et un feu crépite déjà dans ma chambre. Le luxe, après 22 kilomètres de marche !

Demain, direction Langogne, la suite de l’aventure avec son cortège de surprises, de rencontres peut-être et de panoramas verdoyants.


J2 : Une histoire de pieds et de lentilles

Aujourd’hui, 30 kilomètres du chemin de la Régordane – 44765 pas d’après WeWard – , entre Costaros et un hameau après Langogne.. Je pensais que la crème Nok, la sporténine, le magnésium, les chaussettes de rando doubles suffiraient… Et que je serai un super pèlerin sans mal aux pieds ou ampoule. Que nenni ! Mes jambes sont lourdes et mes pieds des enclumes qui m’envoient des signaux de détresse, mais la beauté des paysages traversés a su compenser la fatigue. Enfin presque, un Efferalgan s’avère nécessaire pour faire face ce soir. Probablement aussi la première insolation. Je suis cramoisie. Va comprendre, hier matin, je portais un bonnet…

Particulièrement marquante fut la traversée du village de Pradelles, un bijou classé plus beau village de France. Ses maisons en pierre, ses fontaines – un aspect hautement apprécié aujourd’hui – avec de l’eau potable (!). Puis une looooongue descente vers Langogne.

Demain, l’aventure continue avec une étape encore plus harassante qui promet de mettre mes limites à l’épreuve. Mais hors de question de baisser les bras..euh de trainer les pieds..enfin vous comprendrez mon humour douteux.

La beauté sauvage de la Régordane et la satisfaction d’accomplir ce défi motivent.

Par contre, hâte de manger autre chose que des lentilles du Puy. J’en suis à ma troisième variante ce soir. Lentilles jambon J0, Soupe de lentilles J1, Lentilles saucisse ce soir… Et pour la première fois ce soir, un petit merlot fort sympathique. Et ça.. c’est le pied !


J3 : Lâcher-prise

La J3 s’annonçait compliquée, mais elle s’est finalement révélée plus facile que prévu. Seulement 22 km. Pas que j’aie soudainement acquis la vitesse d’Hermès ou la malice du Chat Botté, loin de là !

En réalité, la première étape jusqu’à Luc est interminable, malgré 14km seulement. Remplie de petites pauses, soif, grimpette, séance cocooning pour mes pieds, pause on enlève la veste noire. Puis la fuschia. Puis une tartinade d’écran total, petite lessive écologique dans un ruisseau, pause barre énergétique coco, pause eau, pause sandwich, deuxième tartinade, nouveau remplissage de gourde.

J’écoute, j’absorbe, je me régale. Prendre le temps de voir la nature évoluer. Observer un plant de myrtilles en fleurs. Écouter la sérénade amoureuse d’un couple de chouettes. Le chant du geai, celui-là peu sympathique. Sentir soudainement un gibier tapi dans les buissons.

Se régaler des petites fleurs, des blanches, jaunes, violettes. Saluer un couple de cyclistes, un pêcheur avec son fils.

Non, je ne fais pas Stevenson, dis-je, mais Régordane…

Oui, vous avez bien lu. L’auteur de l’île au trésor et de Jekyll et M. Hyde. Un GR lui est dédié, le 70. Extraordinaire paraît-il. Départ du Puy et arrivée à La Bastide Puylaurent où je me situe ce soir. 272 km de zigzags autour de la Régordane, de cols, de panoramas que Stevenson arpentait avec son ânesse.

Arrivée à Laveyrune, je préfère admirer les jonquilles sauvages et faire trempette dans l’Allier. Plus rafraîchissant qu’un diabolo menthe ou une blanche. Surtout pour les pieds. L’effet est subversif.

Primo, j’annule l’hôtel situé à St-Laurent-les-Bains – hors GR700 – ce qui m’aurait facilement rajouté 2,5 heures de marche. Grand bien m’a pris, l’hôtelier ne retrouve pas ma réservation.

Ensuite, un arrangement à mon pèlerinage, un autre GR pour arriver à mon étape du soir, la Bastide Puylaurent. Plus court, 100 m au lieu de 300 m de dénivelé et surtout plus praticable.

Le revers de la médaille, dodo sous la tente qu’il a fallu monter avant le coucher de soleil. Ainsi que le matelas à gonfler au pied. L’oreiller à gonfler comme un ballon. Puis tambouille au réchaud. Un potage de châtaignes avec des nouilles instantanées. En l’honneur de l’Ardèche que j’ ai atteint ce soir. J’ai tout un stade de foot pour la nuit. Un peu flippant.Car entourée de forêt avec des bruits dans les sous-bois. La fraîcheur arrive. Le sac de couchage sera-t-il suffisamment chaud ? Je l’espère.

À demain si je ne suis pas congelée ou mangée par les sangliers.


J4 : La Régordane sauvage

Journée 4 la plus courte en distance, mais la plus physique. J’ai dû porter mon chariot sur des chemins normalement impraticables, ce qui m’a complètement épuisée. J’ai eu soif, chaud, et je n’étais pas au top de ma forme. J’ai même fini par mettre un gant de toilette sous ma casquette !

Bon, commençons par le début, la nuit…. Le zip du sac de couchage était cassé d’un côté, j’ai donc eu froid. L’intérieur de la tente avait condensé.

Une nuit pas très zen du coup.

Petit déjeuner sur le stade givré… puis, après avoir longuement tout remballé, je suis partie.

J’ai commencé par oublier ma sacoche avec toutes mes affaires sous un arbre ! Heureusement, je m’en suis rendu compte après 2 km et j’ai pu la récupérer.

Puis douche dans un ruisseau..en contrebas du chemin. Ça n’a pas loupé, un joggeur est passé à ce moment.

À partir du col de Thort culminant à 1119 mètres, les paysages sont grandioses. La nature plus sèche, de la rocaille, des genêts et des pins.

Le mont Lozère se dévoile au loin. La beauté sauvage a un prix : le chemin de la Régordane se révèle être un véritable parcours du combattant. Montées raides, descentes abruptes, passages rocailleux… Je progresse tant bien que mal. Par moments, on devine la trace des chars romains.

Plusieurs ruisseaux traversés avec tout mon chargement. À une demi-heure de La Garde Guérin, je déclare forfait. Un gîte propose des nuitées imbattables. Youpi, je vais dormir au chaud. Espérons que je trace plus demain.


J5 : Châtaigniers et splendeurs cévenoles

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Après une nuit réparatrice, c’est avec un cœur léger et des jambes pleines d’énergie que je reprends la route. Une demi-heure de marche suffit pour atteindre La Garde Guérin, un charmant village médiéval fortifié perché au-dessus des gorges du Chassezac. Un panorama à couper le souffle s’offre à mes yeux.

Vaccinée par la Régordane en matière de cailloux, de ruisseaux et autres joyeusetés, je n’emprunte que le tronçon La Garde Guérin vers Villefort. La descente est agréable, jalonnée de pavés romains. Et la vue imprenable sur le lac de Villefort. Avant l’entrée du village, le barrage offre une nouvelle perspective vertigineuse sur les gorges.

Guidée par les conseils de l’office de tourisme de Villefort, je descends vers Vielvic par la départementale, précédée par une petite montée tout de même. Ce village charmant me séduit Immédiatement. Idéal pour la pause déjeuner. Grand up pour la tarte à la châtaigne. Pas trop sucrée et terriblement gourmande. Nous sommes dans le berceau de la châtaigne. Partout des châtaigniers qui bourgeonnent.

Un bref instant, la Régordane me fait un petit coucou séducteur. J’hésite. Après 200 m, grrrrrr… Je quitte le GR700 – vous arrivez à dire la GR, vous ?- pour la départementale très peu fréquentée… Un charmant papy croisé me raconte que je me trouve bien sur la véritable voie de la Régordane, le GR700 passant par un itinéraire de substitution. Quelques minutes après, un cycliste bavard partage son enthousiasme pour les paysages cévenols. Lui est parti du Puy-en-Velay ce matin et doit retrouver sa femme au pont du Gard. Nous ne jouons pas dans la même cour.

Mes pieds me guident allègrement vers Concoule, puis Genolhac. Mon corps s’habitue peu à peu au rythme de la marche et j’enchaîne les kilomètres avec une facilité surprenante. Près de 30 km parcourus aujourd’hui, et je pourrais facilement continuer encore !

Pas camping ce soir- ouf! – j’ai pu avoir la dernière chambre disponible dans l’hôtel du Chalet face à la gare. D’après les avis sur Google, la cuisine y est créole. Voilà une soirée découverte en perspective.


J6 : Le cadeau de Laval

Me voilà à mi-chemin de mon périple vers Saint-Gilles. Déjà six jours que je marche. Un cap symbolique autant que physique, qui teinte cette étape d’une nuance particulière. La motivation ne faiblit pas malgré les ampoules et mes lèvres gercées. Les dénivelés s’adoucissent et la sérénité m’envahit.

Passons sur le repas pseudo-créole de la veille, souvenir anecdotique d’une étape. Génolhac, avec ses deux chiens noirs agressifs m’entourant à la sortie du village, restera gravé dans ma mémoire comme un obstacle franchi.

La Régordane, que j’avais envisagée d’emprunter entièrement, est compliquée. De nouveau, des cailloux, un sentier qui n’a rien d’une voie romaine. Je bifurque vers la départementale.

A l’entrée de Chamborigaud, un obstacle inattendu : le pont a succombé à la furie d’une crue séculaire en octobre 2021. Détour par Pont-de-Rastel, l’occasion de découvrir un vieux pont et une forêt de bambous impressionnante.

Le village, coupé du monde touristique par la disparition du pont, porte les stigmates de l’isolement. Les visages des habitants sont marqués, empreints d’une lassitude que la réunion de crise avec le député la veille n’a sans doute pas dissipée.

Prochaine étape : Portes, où un château-fort domine le col. La Régordane, que je retrouve avec soulagement, me libère du ballet incessant des camions sur la départementale.

La forêt s’ouvre et je proteste intérieurement. Le chemin, labouré par un bulldozer, porte les cicatrices d’un chantier forestier. Les ouvriers s’affairent, coupant les arbres comme on cueille des fleurs.

Des panneaux en pâte à sel accrochés aux arbres attirent mon attention. Des questions d’enfants interpellent le passant : « Qu’est-ce qu’un cadeau ?« , « Qu’est-ce qui rend heureux ?« , « Peut-on vivre seul ?« , « C’est quoi, un ami ?« . Des interrogations fondamentales qui me font oublier les aspérités du terrain.

Ces mots, apparaissant au gré des virages ainsi que d’autres œuvres enfantines – des oiseaux, de coccinelles, d’escargots et de galets portant des prénoms -, me touchent en plein cœur. Un message simple et puissant, qui me rappelle que le bonheur se niche parfois dans les petits riens.

A Laval-Pradel, je cherche un endroit sûr pour planter ma tente. Une conversation avec la patronne d’un restaurant où je m’étais arrêtée et écoutée par une jeune femme arrivée en même temps que moi. Quelques minutes plus tard, la patronne, me tend le téléphone. C’est la jeune femme, S., – qui travaille au restaurant et est repartie chez elle. Qui propose spontanément de planter ma tente dans son jardin. Mais le destin réserve mieux encore : S. m’invite à loger dans son rez-de-chaussée !

Ce soir, je suis émue par la générosité de cette inconnue, par son geste spontané qui a illuminé cette journée. Et je suis émerveillée par la magie du sentier forestier, par ces questions d’enfants qui ont semé des graines de sagesse sur mon chemin.

Les vrais cadeaux ne se mesurent pas en unité monétaire.


J7 : Dernier jour dans les Cévennes

Grâce à ma logeuse au grand cœur, la nuit fut douce. Si j’avais dû bivouaquer avec le vent, j’aurais été moins en forme pour ce septième jour de marche. Le temps est menaçant, mais les quelques gouttes de pluie restent heureusement anecdotiques.

Le matin, j’embrasse la dernière portion de ce massif sauvage, non pas sans une halte dans la boulangerie locale. Sans complexe, je choisis un pain au chocolat au Nutella et aux noisettes torréfiées. J’ai la journée pour l’éliminer. 

Après Pradel-Laval, une brève ascension s’amorce, prélude à une descente  jusqu’à 200 mètres. Nous sommes loin des 1200 mètres du début. Le paysage, marqué par les cicatrices d’une époque minière révolue, est  un gruyère géant, parsemé de quelques lacs artificiels aux eaux noires. Sur ce chemin solitaire, seuls les pas d’un couple d’octogénaires, au rythme intense, viennent rompre le silence. 

En route vers Mas Dieu, leur hameau perché, ils me relatent des histoires  aux contrastes saisissants.  L’une, sombre et glaçante, raconte le destin tragique d’un huissier, victime de la rage d’un menuisier endetté,  jamais ressorti du village en 1934. L’autre, lumineuse , est celle d’un villageois ayant fait fortune aux Amériques, qui, par amour pour sa terre natale, fit édifier la fontaine des Mamans en 1928, offrant aux femmes du village un accès précieux à l’eau. 

Lassée par les cailloux incessants de la Régordane, je choisis d’emprunter la petite départementale en direction de Saint-Martin-de-Valvagues.  La nature a des allures du Sud :  oliviers, asperges sauvages et ifs se multiplient.  Alès, la capitale des Cévennes, se profile à l’horizon, et le paysage, hélas, se pare d’une skyline urbaine peu engageante. Je croise quelques kékés en rodéo voiture immatriculée en Pologne. Même le centre-ville, malgré sa cathédrale aux peintures splendides, ne parvient pas à éveiller mon enthousiasme. Je ne prendrai pas de photos par décence …en raison d’une cérémonie funéraire. Mais j’obtiens le précieux tampon de ma crédentiale.

Le vrai chemin de la Régordane s’achève ici, mais son esprit continue d’imprégner les étapes à venir vers Saint-Gilles. Ce soir, je trouve refuge dans les hauteurs d’Alès. Mes pieds, meurtris par l’asphalte, aspirent au repos. Après tout 257 000 pas en une semaine, c’est pas rien ! Hâte et impatience me tenaillent, me poussant à entrevoir la ligne d’arrivée, de poser les pieds dans mes Birkenstock rose fourrées et d’enfiler une robe… au plus tard dimanche. 

Demain passage par Vézenobres où j’espère pouvoir visiter la maison de la figue et son verger conservatoire de plus de cent variétés.


J8 : Figue alors

28 kilomètres de marche dans les jambes entre Alès et Moussac, une rencontre insolite avec des micro-guêpes et un village médiéval charmant : voici le résumé de ma journée sur la Régordane.

Mais la voie ne m’a pas accueillie à bras ouverts.

Une fois la voie Régordane retrouvée, j’ai eu ma première déconvenue. Un passage impossible à franchir en raison de travaux. Il n’y avait que cinq mètres, mais aucun des travailleurs ne s’est laissé amadouer.« Prenez la déviation !», «Ah, vous faites le chemin, ça en fait partie. » La déviation était du pipeau. J’ai recroisé les ouvriers. J’en ai pensé pas moins. Mon doigt du milieu me chatouillait. Et revenir sur mes pas, inenvisageable. SOS Google. Selon le grand manitou, il y avait un trajet. Selon moi, nada. Qu’une jungle d’herbes hautes jusqu’aux hanches pendant 2 km. Voyez-vous le sentier sur la photo ?

À Vézenobres j’ai finalement retrouvé la voie….oui, avec un ‘e’ et pas de ‘x’.

Cette dernière je l’avais. Après plus d’une semaine de solitude – mis à part les échanges avec des personnes croisées et mon homme matin et soir -, je converse avec moi-même, mes pieds, mon dos, une fleur ou un arbre. Et la myriade de chiens et chats croisés.

Je peux comprendre Tom Hanks dans “Seul au monde”. À un moment donné, on a besoin d’exprimer ses pensées à voix haute et d’échanger avec quelqu’un.

Donc, pour répondre à la question du bois magique avant-hier “Peut-on vivre seul ?”. Probablement pas moi.

Si vous m’avez lu jusque-là et certainement secoué la tête en vous disant que la marche ne me réussit pas…et bien, vous avez gagné la suite du récit J8.

À Vézénobres, très joli village médiéval, visite de la Maison de la figue. Un parcours pédagogique incluant la découverte des charmants blastophages. Il s’agit de micro-guêpes de 1 à 2 mm se faufilant dans les fleurs de figues en les pollinisant. Seuls les blastophages ont ce pouvoir. Je vous la fais courte. Il paraît qu’on ne les avale pas en croquant un fruit mûr.

En tous cas, un pot de confiture et un vin d’apéritif de figues ont rejoint mon sac d’appoint qui explose…

Une quiche salade et une tarte marron-miel de châtaigniers plus tard, je reprends la route. En passant par le verger conservatoire de 100 espèces. Sur plus de 1 500 dans le monde.

Plus de traces de la tristesse d’Alès. Le printemps bombe le torse. La campagne est verdoyante et vallonnée. J’adore. Un vert tendre, des fleurs, parfois un Zéphir de jasmin et de lilas, des petites feuilles timides sur les ceps de vigne taillés en cordon.

De nombreux kilomètres plus tard en papillonnant par Ners, Brignon, Lascours – je pose mes pieds à Moussac. D’après le tracé alambiqué de la Régordane, il y aurait plus de 32 km pour atteindre la bordure de Nîmes demain. Un objectif ambitieux.


J9 : Un détour dans la garrigue

Cap sur Nîmes, mais la route semble avoir d’autres plans pour moi. La matinée débute paisiblement, entre vignes à perte de vue. Je décide de bifurquer vers les méandres du Gardon en direction de Dions, délaissant Saint-Chaptes. Dions, un village aussi charmant qu’endormi, aux pierres fleuries par la glycine.

Pause déjeuner revigorante à La Calmette et les choses se corsent. Le sentier à travers la garrigue fleurie se transforme en parcours sportif, avec des montées et descentes inattendues. Le point d’orgue ? Le balisage rouge et blanc qui joue à cache-cache. Un merveilleux cadeau de consolation : une vue spectaculaire en une pirouette sur le Pic Saint Loup, le Mont Lozère et le Mont Ventoux !

Un virage vers Toulouse ?  Une illusion peut-être, mais la Via Tolosana me tiendra compagnie une autre fois. Après quelques détours involontaires, Google Maps vient à mon secours et me guide enfin vers Nîmes. Il marque des points par rapport à hier ! Retrouvant un chemin praticable, j’atteins les hauteurs de la ville, où je peux enfin m’hydrater et échanger quelques mots avec un habitant et ses chiens. La gourde était presque à sec !

Encore sept kilomètres avant le centre-ville de Nîmes, selon un panneau. Épuisée mais déterminée, j’opte pour le bus pour rejoindre mon hôtel. Demain promet d’être une journée spéciale sur la route vers Saint-Gilles, dernière étape officielle du GR700. Vais-je trouver le courage pour ces 30 km encore ? Un sentiment d’excitation teinté d’accomplissement m’envahit.


J10 : Arrivée au bout de la Régordane

30 kilomètres s’étalent devant moi sur la route de Nîmes à Saint-Gilles, comme un défi final à relever. Mais aujourd’hui, c’est la dernière ligne droite, et je suis parée à la conquérir !

La journée débute paisiblement à Nîmes par un petit déjeuner offert par l’hôtel – j’ai dû faire forte impression ! J’ai hâte de troquer mes vêtements de sport et mes chaussures de randonnée contre une tenue plus féminine, tant pis, ce sera lundi matin à Carry le Rouet !

Les ruelles pavées de blanc et les boutiques nîmoises du centre historique me charment. J’aurais aimé m’attarder un jour de plus. Tant de choses à visiter, y compris les arènes. Au pied de ces vestiges romains, un groupe de gladiateurs des temps modernes tente de séduire les passants sur fond de musique festive. Des légionnaires et quelques autres militaires en tenue de parade. Un tableau contrasté qui me laisse songeuse : les jeunes hommes au physique parfait garderont-ils leur sourire éternellement ?

Il est l’heure de quitter Nîmes. Le paysage reste urbain et assez quelconque sur des kilomètres. Puis, à Caissargues, je découvre un village animé à l’orée de la Camargue. Sur la place, un groupe de jazz répète « Summertime ». Le mistral souffle fort, me rappelant que l’été n’est pas encore là.

L’asphalte défile sous mes pas, et je sens déjà la fatigue s’installer dans mes pieds. Après une vingtaine de kilomètres, à Générac, ils se mettent en grève et refusent de continuer. Une négociation à la française s’impose : c’est marche ou pieds nus ! Finalement, un simple paracétamol 1000 les ramène à la raison. Il faut savoir ruser, n’est-ce pas ?

Les 10 derniers kilomètres s’écoulent rapidement, rythmés par la promesse des vergers. Des abricotiers et des pêchers ploient déjà sous le poids de fruits encore verts, me faisant saliver d’avance.

Enfin, j’atteins Saint-Gilles, mon objectif final ! La Voie Régordane, le GR700, le Chemin de Saint-Gilles243 kilomètres parcourus ! En dix jours ! C’est fou ! Je foule le perron de l’Abbaye de Saint-Gilles, où un mariage/baptême gitan bat son plein, reflétant parfaitement mon état d’esprit : joyeux et coloré !

Une petite larme coule sur ma joue : mission accomplie ! Demain, je rentre chez moi la tête pleine de souvenirs, prête à les puiser pour nourrir l’histoire de mon personnage de roman. En attendant, je trouve refuge à la maison des pèlerins, pour un retour en enfance. Dodo dans une chambre pour 8 personnes, heureusement occupée par seulement cinq femmes ce soir.

Un immense merci à tous ceux qui m’ont encouragée, vos mots ont été ma source d’énergie jusqu’à la ligne d’arrivée ! Demain, une nouvelle marche de 20 kilomètres m’attend jusqu’à la gare d’Arles, mais pour l’instant, je savoure ce moment de repos et cette petite victoire sur moi-même.


J11 : Sous le signe du taureau

Quelle journée ! Mais pourquoi ce titre ? “Abwarten und Tee trinken” (Attendre et boire du thé) diraient mes compatriotes.

Vous voulez la suite…

4h13 pour 20 km, c’est pas mal, non ? D’autant plus qu’il soufflait un mistral à décorner un taureau camarguais. C’est la durée de mon trajet à pied de Saint-Gilles à Arles à travers la plate Camargue.

J’avais un but évidemment. Rentrer chez moi, prendre le train de 13:14 à Arles. C’est chose faite ! Ce qui explique que je n’ai pas trop pris de photos de rizières, de chevaux sauvages, même fait de pause ou (re)visité Arles.

À l’heure où je vous écris, je suis confortablement assise sur le canapé, les deux jambes allongées sous une couverture moelleuse avec mes Birkenstock rose fourrées aux pieds. Je porte une robe. Le sac à dos est vidé. J’ai dégusté un délicieux repas grâce à mon homme et la deuxième machine de linge tourne. Un luxe que je n’avais plus connu depuis 11 jours.

Alors pourquoi le taureau ? Un lien avec la Camargue ? Avec mon côté fonceur ?

Nein, pas du tout.

À l’instant même où j’arrivais en gare, mon homme apprenait qu’il était grand-père pour la troisième fois. Bienvenue au petit Robin né ce midi sous le signe du taureau.

Elle n’est pas belle la vie ?


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